Le 6 février dernier, Nicolas Véron a animé une matinale sur la crise de l'information sur les risques.

Nos matinales sont organisées en partenariat avec SciencesPo Finance, association qui regroupe les étudiants du master Finance et Stratégie de l'IEP de Paris.

Dans ce cadre, Louis Berlan et Olivier Cohen-de Timary, étudiants en 4ème année, ont rédigé un compte rendu que nous reproduisons intégralement ci-dessous.

Comment caractériser la crise en cours ?

C’est une crise à triple détente :

  • retournement du marché immobilier américain, ce qui empêche de nombreux américains de rembourser leurs dettes (crise des subprimes)
  • fragilisation des banques du fait de la titrisation importante des subprimes
  • incertitude sur les risques financiers : qui détient quel risque, à quel hauteur ? Ceci crée une défiance générale envers les acteurs financiers.

Le troisième point est essentiel et renvoie à notre attitude face aux risques financiers. Le marché a découvert qu’il ne connaissait pas suffisamment bien les risques. C’est un « choc de défiance ».

L’information financière : les « mauvaises surprises »

Cette crise est en partie due à d’importants déficits dans l’information financière, qui font l’effet de « mauvaises surprises » sur les marchés financiers :

  • Consolidation : les banques allemandes, très exposées aux conduits (liés aux activités de titrisation et de finance structurée), ne consolidaient pas ces conduits au bilan. La révélation de leur exposition (IKB, Sachsen LB, WestLB) a été un choc dont les conséquences n’ont pas fini de se déployer outre-Rhin.
  • Évaluation : l’évaluation à la baisse des subprimes pousse les banques à passer d’importantes provisions (UBS, Merrill Lynch), avec des difficultés sérieuses à évaluer certains titres devenus très peu liquides.
  • Contrôle des risques : l’affaire Société Générale et les questions du contrôle interne des risques dans les grandes banques.

Ces trois facteurs poussent les acteurs de marché à être méfiants envers l’information financière, entraînant un assèchement brutal de certains segments de marché.

Les rôles des IFRS : les normes

Elles ont été « vendues », à la suite des crises asiatiques et russes des années 1990, comme la solution à des déficits d’information. Le débat sur leur effet procyclique dans la crise actuelle est vif en France mais peu fondé : ce qui pose effectivement problème en ce moment n’est pas le mark-to-market (même si ce principe peut être décrit comme procyclique), mais seulement l’évaluation des instruments pour lesquels il n’existe pas de référence de marché. Sans les informations apportées par les IFRS, notamment sur les dérivés, la crise aurait probablement été pire (voir les crises des années 1990, notamment au Japon et en France avec le Crédit Lyonnais : le retard au provisionnement des moins-values a eu un effet dépressif).

En fait il y a en France une certaine diabolisation des IFRS liée aux enjeux de gouvernance de l’IASB, qui n’a pas grand-chose à voir avec le contenu de ces normes. Le débat sur la manière dont est gouverné l’IASB (International Accounting Standards Board) est légitime, notamment sur la manière dont il écoute les acteurs du marché, les messages politiques des Etats et de l’UE. Mais ça n’a pas grand-chose à voir avec la crise actuelle. En revanche celle-ci met en relief des enjeux sérieux liés à la mise en œuvre des normes.

Le rôle des IFRS : la mise en œuvre

D’un pays à l’autre, il y a des disparités très fortes dans cette mise en œuvre de ces normes (exemple en Espagne : application d’un principe de prudence largement absent des IFRS). Or, la cohérence dans la mise en œuvre des IFRS est un facteur essentiel pour que ces normes contribuent à la stabilité financière. Ces disparités constituent donc le principal problème, plus que le contenu des normes elles-mêmes.

En outre, il n’y a pas de consensus sur le caractère autocorrectif du phénomène. Va-t-on vers une harmonisation progressive des pratiques? Ou bien la pression du marché ne sera-t-elle pas suffisante par manque d’arrangements institutionnels adéquats ?

Etude de la BCE en novembre 2006 sur les normes comptables et la stabilité financière : le mark to market ne pose pas un probème de stabilité ou de procyclicalité à condition que les éléments d’élaboration des informations en mark to market soient bien expliqués aux régulateurs et aux marchés à la fois. En d’autres termes, le marché est suffisamment intelligent pour comprendre les effets de procyclicalité à condition qu’il dispose de toute l’information.

Bâle II a aussi comme objectif d’offrir une meilleure évaluation du risque, et notamment des différents types de risques (de crédit, opérationnel, de marché, « résiduels » y compris le risque de liquidité). Pour avoir un comportement prudent les banques ne doivent pas seulement être contrôlées par une autorité publique mais aussi collectivement par le marché (« discipline de marché », dans le jargon des banquiers centraux), à travers la fourniture d’informations qui ne sont pas nécessairement identiques aux informations comptables. Dans le cas de Bäle II, à la différence des IFRS, la question de l’éventuel effet procyclique est posée, ainsi que celle d’un niveau de délégation aux banques et aux agences de notation peut-être excessif pour la mise en œuvre.

Un défi supplémentaire, l’intégration transfrontalière des banques

Ce phénomène a beaucoup évolué au cours des 10 dernières années. Parmi les nouveaux Etats membres, les systèmes financiers sont dominés par les banques étrangères (banques privatisées et rachetées au cours des années 1990). A l’inverse, en Europe occidentale certains systèmes financiers restent très nationaux, comme l’Allemagne (seulement 5% des actifs detenus par des établissements étrangers en 2004).

En 1997, presque tous les actifs européens des grandes banques étaient dans le pays d’origine. Mais aujourd’hui la part des actifs non domestiques est passée à environ 1/3 du total des actifs européens de ces banques. Ces actifs européens non domestiques des grandes banques sont devenus significatifs au plan macroéconomique, leur total passant de 10 à 30 % du PIB européen.

A partir du moment où les banques deviennent transfontalières, les autorités nationales n’ont plus une vision d’ensemble des risques. On passe alors d’une situation où le marché faisait confiance aux autorités de supervision pour avoir une fonction de contrôle et d’alerte sur les risques pris par les banques à une situation où cette confiance a sans doute déjà en partie disparu.

Des solutions à apporter ?

Plusieurs questions de politique publique se posent depuis le début de la crise, notamment en ce qui concerne :

  • les obligations d’information (évolutions des IFRS, révisions éventuelles de Bâle II, éventuelles autres obligations d’information)
  • l’organisation de la régulation et de la supervision notamment pour les grandes banques ayant beaucoup d’activités transfrontalières (les « banques pan-européennes »).

Cependant, attention de ne pas agir dans la précipitation – il faut prendre le temps de comprendre les causes et les effets de chaque intervenant, avant d’apporter des solutions appropriées. La pression politique est forte mais des remèdes mal adaptés pourraient se révéler pires que le mal.